DE GAULLE, LE GAULLISME ET LA DROITE
Cette présentation s’appuie essentiellement sur les travaux de trois auteurs, qui seront très fréquemment cités:
- Pierre Manenti, « Histoire du gaullisme social » (Perrin, 2021)
- Michel Winock, « La droite hier et aujourd’hui » (Perrin, 2012)
- Andrew Knapp, « Le gaullisme après De Gaulle » (Seuil, 1996)
Au lendemain de la libération, une force politique nouvelle émerge, avec à sa tête le général de Gaulle. Alors que les hommes de la résistance détiennent la légitimité du pouvoir, ce dernier devient président du gouvernement provisoire en 1944. Mais dès 1946, il quitte le pouvoir pour y revenir plus de 10 ans après, en 1958. Il marquera profondément la France tandis que le gaullisme demeurera jusqu’à nos jours une référence dans le discours politique jusqu’à aujourd’hui.
Comment le Général de Gaulle conçoit-il le pouvoir ? Qu’est-ce que le gaullisme ? Que devient le gaullisme après De Gaulle ? Autant de questions fondamentales pour comprendre l’évolution politique depuis la fin de la 2ème guerre mondiale.
I - De Gaulle et sa conception du pouvoir
Très marqué par son éducation, ses lectures, sa formation militaire, Charles de Gaulle présente sa conception du pouvoir politique dès 1946.
A) Le discours de BAYEUX, texte fondateur
C’est dans un grand discours prononcé à Bayeux, le 16 juin 1946, que le Général De Gaulle expose sa conception des institutions et les grandes lignes de son projet constitutionnel.
- Primauté donnée à l’exécutif, nettement séparé du législatif
- Un président de la République élu au suffrage élargi en sera le titulaire, secondé par un premier ministre qu’il aura désigné et dépendra de lui tout en étant responsable devant le parlement.
- 2 chambres au parlement, mais l’exécutif sera préservé de l’activité de sape des élus, notamment par le droit de dissolution dont sera doté le président.
Il souhaite en finir avec le système des partis, se plaisant à dire « je ne suis pas d’un côté, je ne suis pas de l’autre, je suis pour la France »[1]. Il défend ce projet avec la création en 1947 du RPF (Rassemblement du Peuple Français), dont le but est de rassembler les citoyens qui veulent le suivre pour instaurer une nouvelle république, un Etat fort, au-delà des divisions partisanes.
Par ailleurs, il manifeste un attachement viscéral à l’indépendance de la France et à la défense de ses intérêts.
Cependant ne lui permettront pas de concrétiser immédiatement cette ambition.
B) Ses premiers échecs
En novembre 44, DG crée le MRP[2], qui très vite devient le 2ème parti de France, derrière le parti communiste.
Cependant, DG échoue deux fois dans sa tentative d’imposer un pouvoir fort.
Ø Janvier 1946 : en désaccord avec la nouvelle constitution en préparation, Charles De Gaulle quitte le gouvernement. Cette Constitution de la IVème République a été adoptée par référendum le 13 octobre 1946. La droite est alors représentée par le PRL, Parti Républicain de la Liberté [3] et le CNI, Centre National des Indépendants[4]. Le MRP a voté pour la nouvelle constitution, De Gaulle considère que c’est une trahison.
Le 7 avril 1947, un peu plus d’un an après avoir quitté le pouvoir, il fonde le RPF [5]. Pour lui, il faut absolument réformer les institutions. Le groupe qui l’entoure l’incite à sortir de sa retraite (A. Malraux, J. Soustelle notamment). En qq mois, le RPF recueille près d’un million d’adhésions.
Les faits donnent raison à DG : la nouvelle constitution engendre l’instabilité des gouvernements et l’immobilisme :
- Législature 1947/1951 : droite modérée alliée avec le MRP et les socialistes
- Législature 1951/1957 : dominée par la droite, mais sans parti majoritaire et sans stabilité gouvernementale (gouvernements Pinay en 52, Laniel en juin 53 (échec sur la question indochinoise)
Le succès du RPF s’explique par le refus de se résigner à l’impuissance et le goût de l’ordre assuré par un pouvoir fort. Mais aussi par l’anticommunisme (contexte de guerre froide). Cette droite défend le libéralisme économique et la sauvegarde des colonies mais se divise sur les projets européens, notamment autour du projet d’armée européenne. Elle a su attirer de grands intellectuels : A. Malraux, Raymond Aron, C. Mauriac…
Avec André Malraux, c’est le gaullisme anticommuniste caractérisé avant toute chose par le rejet du modèle soviétique et la « peur du rouge ». Mais il y a aussi un gaullisme social, persuadé que pour lutter contre cette ascension du modèle soviétique, il faut aller parler aux travailleurs, dans les usines. Puis, avec la crise économique sans précédent sous la IVème République se développe un gaullisme libéral, qui épouse l’esprit de libéralisation et de modernisation de l’économie française.
Ces différentes chapelles sont en concurrence auprès du général de Gaulle, qui va soutenir tantôt les unes, tantôt les autres.
Ø 1951, un nouvel échec.
Après le grand succès aux élections municipales de 1947, De Gaulle néanmoins ne parvient pas à obtenir la dissolution de l’assemblée ; il doit attendre 1951 pour arriver en force, mais le RPF, groupe le plus nombreux, n’obtient que 106 sièges. De Gaulle dissout le RPF en 1953 et se retire de la vie publique.
Après les élections de 1956 remportées par le front républicain, les indépendants se rallient pour la plupart à De Gaulle, pour en finir avec le système des partis, avec la toute-puissance de l’assemblée législative et l’impuissance des gouvernements.
II- 1958 à 1969 : De Gaulle au pouvoir
A- Une nouvelle constitution
Le contexte : la guerre d’Algérie, qui ramène De Gaulle au pouvoir, pour trouver une sortie à la crise. L’Assemblée lui vote les pleins pouvoirs début juin 1958 pour élaborer une nouvelle constitution.
Une nouvelle constitution est élaborée dans les mois qui suivent, inspirée par les principes du discours de Bayeux en 1946. De Gaulle veut rendre à la France sa « grandeur nationale », mais son « nationalisme » n’a rien à voir avec la pensée politique de Maurras : pour lui, notre pays est le symbole de l’égalité des races, des droits de l’homme, et de la dignité des nations »[6], et cette grandeur n’existe que par l’unité nationale.
Le 28 septembre, la constitution est ratifiée par référendum et le général de Gaulle élu le 21 décembre président de la République. Celle-ci est un compromis avec les chefs des grands partis (SFIO et MRP), attachés au régime parlementaire. De Gaulle ne tiendra pas compte des concessions faites : la Vème République, déclare-t-il, c’est « l’accord direct du Président de la République et du peuple ».
B- Les grandes lignes de son action politique
Ø L’indépendance de l’Algérie. De Gaulle réussit à mettre fin à la guerre d’Algérie, au prix d’immenses concessions (accords d’Evian le 19 mars 1962), mais aussi d’un bain de sang jusqu’en décembre 1962 (actions meurtrières de l’OAS[7]).
Il œuvre à l’indépendance des Etats d’Afrique noire
Ø En 1962, il utilise l’article 11 pour faire adopter par référendum l’élection du président au suffrage universel.
Ø Retour à la stabilité gouvernementale grâce aux nouvelles institutions (Georges Pompidou 1er ministre de 1962 à 1968)
Ø Une politique d’indépendance nationale : résistance à l’hégémonie américaine et aux blocs, réconciliation franco-allemande. De Gaulle a la passion de la « Grandeur nationale ». Pour lui « La magistrature de la France est morale …Notre pays est le symbole de l’égalité des races, des droits de l’homme, de la dignité des nations ».
Il défend l’Etat Nation et tous les Etats Nations contre les super-puissances mais aussi contre les constructions supranationales. Le RPF était hostile à la constitution d’une armée européenne (CED), craignant que la France ne perde sa souveraineté en matière de défense[8].
Pour De Gaulle, la construction d’une force nucléaire est la garantie de cette indépendance.
Ø Redressement économique du pays (réforme monétaire = naissance du nouveau franc). L’état prend en charge résolument la direction de l’économie.
Ces réalisations permettent-elles de définir le « gaullisme » ? Le général de Gaulle s’est toujours refusé à définir le gaullisme ; ce sont donc ses contemporains, notamment les hommes politiques, ou plus tard les historiens, qui ont construit la définition du mot « gaullisme ». Le « parti » gaulliste était composé d’hommes de droite mais aussi d’hommes de gauche, ceux qu’on a appelé les tenants du gaullisme social, tous réunis par leur fidélité au général de Gaulle.
La pensée gaulliste est fondée sur trois éléments invariables :
- Dépassement des clivages politiques au service de l’intérêt de la nation. Le gaullisme refuse le clivage droite-gauche, le système des partis, la politique politicienne, et veut agréger au sein d’un même mouvement des personnalités de droite et de gauche, toutes animées par la volonté de servir leur pays.
- Politique de la grandeur, c’est-à-dire l’idée que le gaulliste doit contribuer à faire rayonner la France à l’international, notamment à travers de la défense des valeurs des Lumières, de la Révolution et du Conseil national de la Résistance (CNR). Il doit porter ces valeurs inhérentes à l’identité française. Cette politique de grandeur passe par la défense de la francophonie, de l’identité française.
- Combat en faveur du progrès social. De Gaulle s’est toujours soucié des plus nécessiteux. L’ambition du gaullisme, c’est un État ni capitaliste, ni socialiste, mais une troisième voie française, c’est-à-dire un État interventionniste et libéral, au sens où le libéralisme, contrairement au capitalisme, implique une intervention de l’État pour corriger les défaillances du marché.
III- Le Gaullisme après la disparition du général De Gaulle[9]
Avec la démission du général de Gaulle, lundi 28 avril 1969, c’est la survie du parti politique qui se réclamait de lui qui est en jeu. Et pourtant, le mouvement gaulliste a survécu, mais il se transforme.
A - Quelques grandes étapes
Ø 1969 – 1981 : prépondérance de la droite, mais poids croissant de la droite « libérale », au détriment du « gaullisme »
· Maintien de la constitution gaulliste avec G. Pompidou, mais la droite gaulliste est menacée par la droite libérale de Valéry Giscard d’Estaing, qui voulait être le centre, être un président « moderne dans une société « décrispée ».
· La droite libérale triomphe en 1974, avec Giscard d’Estaing au pouvoir : il imprime à la conduite de l’Etat un style moins pompeux, plus proche des citoyens. Il crée l’UDF[10], parti du centre-droit, pour en finir avec la domination du RPR[11] créé par J. Chirac pour maintenir la prépondérance de la droite gaulliste dans la majorité.
Ø 1981 – 1995 : fin de la prépondérance de la droite (la gauche s’installe au pouvoir avec F. Mitterrand), mais le RPR reste le principal parti d’opposition.
· Aux élections législatives de mars 1986, le RPR et l'Union pour la Démocratie Française (UDF) reconquièrent la majorité : François Mitterrand nomme Jacques Chirac Premier ministre, et les principaux portefeuilles sont attribués aux responsables du parti.
· 1988, après la réélection de François Mitterrand (qui bat, au second tour, Jacques Chirac) à la présidence de la République et le retour d'une majorité (relative) socialiste à l'Assemblée, le RPR repasse dans l'opposition. Aux élections européennes de juin 1989, la liste commune UDF-RPR arrive en tête, devant la liste socialiste. En 1993, le RPR et l'UDF, alliés au sein de l'UPF (Union pour la France) remportent les élections législatives et constituent un deuxième gouvernement de cohabitation, dirigé par Édouard Balladur.
· Elections européennes de juin 1994, marquées par un affaiblissement de la liste RPR-UDF, le parti est dominé par la rivalité entre Jacques Chirac et Édouard Balladur, tous deux candidats à l'élection présidentielle de 1995.
Ø 1995-2002 : Jacques Chirac président de la République.
Mais aux élections législatives anticipées de 1997, le RPR retombe dans l’opposition (Nicolas Sarkozy devient secrétaire général en 1999, suite à la démission de Philippe Seguin) et aux lections européennes de juin 1999, la liste commune RPR-DL[12] essuie une grave défaite, obtenant moins de 13 % des suffrages. Nicolas Sarkozy cesse d'exercer ses fonctions de secrétaire général. Affaibli par des querelles de personnes, le RPR voit lui échapper son fief parisien aux municipales de 2001.
En septembre 2002 est créé l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP). En 2015, « Les Républicains » est le nom choisi par Nicolas Sarkozy pour donner à l’U.M.P. un nouveau souffle.
B) - Quel est l’héritage du gaullisme ?
1) Le gaullisme reste la 1ère force politique de la droite jusqu’en 1995.
Il y a eu une continuité à travers des figures politiques, comme Jacques Chaban-Delmas ou Michel Debré[13]. Toutefois le gaullisme se transforme (on parle de néogaullisme) :
- De Gaulle voulait personnifier le « rassemblement de toutes les couches sociales » (il a su attirer des électeurs de gauche, des ouvriers…). Mais peu à peu sa base ouvrière s’effiloche (10% pour Chirac en 1981).
- La cohabitation entre un président de gauche et un 1er ministre de droite en 1986 (Mitterrand et Chirac), puis en 1993 (Mitterrand et Balladur), puis de 1997 à 2002 (Chirac et Jospin) et le remplacement en 2000 du septennat par le quinquennat ont transformé l’esprit du gaullisme.
- Du point de vue de la doctrine économique, on note des variations qui éloignent le néogaullisme de l’étatisme du Général : J. Chirac, devenu 1er ministre, assume une politique libérale en 1986 (privatisations, suppression de l’impôt sur la fortune) très peu gaulliste.
2) Y a-t-il un « Gaullisme social » ?
Pierre Manenti, auteur d’une Histoire du gaullisme social[14], s’est penché sur cette question. Des « gaullistes sociaux » aux « gaullistes de gauche », cette histoire s’est traduite, selon lui, dans des organisations politiques et syndicales qui ont cherché à réconcilier capital et travail auprès du monde ouvrier, tout en défendant l’héritage du Conseil National de la Résistance.
Aujourd’hui, le gaullisme social est devenu un mot-valise de la vie politique française caractérisant « une sorte d’équilibre politique parfait »[15].
Deux grandes réformes mises en place à la Libération portent l’empreinte du général de Gaulle : les comités d’entreprise et la Sécurité sociale, même s’il n’a pas directement contribué à leur mise en place. C’est la volonté politique initiale du général de Gaulle de porter ces réformes et leur reprise puis leur transformation par la gauche communiste et socialiste qui ont permis l’émergence du modèle que l’on connaît aujourd’hui.
3) Existe-t-il encore des gens légitimes en France pour porter cette parole politique ?
P. Manenti répond à cette question :
- le gaullisme est un ensemble de grands principes qui ont encore toute leur légitimité dans la France contemporaine. L’élection présidentielle de 2022 l’a montré : la quasi-totalité des candidats, de droite mais aussi de gauche, a en effet invoqué la figure du général de Gaulle. Cette appropriation politique du terme de « gaullisme » s’explique par le fait que les grands principes du gaullisme sont devenus transpartisans.
- le gaullisme social « est une expression qui répond aux nécessités d’une époque où les Français, après avoir goûté à la globalisation, recherchent un État qui protège face aux crises comme aux marchés concurrentiels, et en même temps, un État qui préserve leur identité, leurs particularismes, face à une sorte d’uniformité culturelle, économique, sociale, qu’on cherche à nous imposer ».
- Le discours gaulliste aujourd’hui peut se traduire ainsi : volonté de dépasser les clivages politiques, souci de la grandeur du pays et de la défense de son modèle, mais aussi recherche d’une concorde sociale, qui soit le ferment de l’unité nationale !
Marie-Luce Musel, 1er octobre 2023
[1] Entretien télévisé avec Michel Droit, le 15/12/1965.
[2] Mouvement Républicain Populaire. Il bénéficie de l’appui des conservateurs, des catholiques qui souhaitent faire contre-poids aux socialistes et communistes. Ce sera un parti du centre (adhésion au régime parlementaire, fidélité à la Résistance) absorbé en 1951 par le CNI (Centre National Des Indépendants). Il incarne une droite chrétienne et humaniste.
[3] Parti Républicain de la Liberté : il s’est construit sur les débris de la droite d’après-guerre (anciens modérés, d’anciens membres du PSF, d’anciens vichystes, réunis par leur anti-communisme et le CNI)
[4] Le CNI devient le CNIP, grande formation de la droite libérale) ou le nouveau mouvement gaulliste, le RPF.
[5] Rassemblement du Peuple Français.
[6] Entretiens avec Alain Peyrefitte.
[7]OAS : Organisation de l’Armée Secrète. Créée en 1961, l'OAS est une organisation clandestine regroupant des partisans de l'Algérie française. L'OAS souhaitait empêcher par les armes l'indépendance de l'Algérie, en instaurant un climat de terreur (nombreux attentats et assassinats ciblés ou aveugles en Algérie et en France).
[8] DG s’efforcera de maintenir l’indépendance de la France vis-à-vis des 2 blocs (guerre froide).
[9] Le Gaullisme après de Gaulle (Andrew Knapp)
[10]UDF :Union pour la Démocratie Française, formation politique constituée le 1er février 1978 par le parti radical, le parti républicain (PR) et le Centre des démocrates sociaux (CDS), afin de soutenir la politique de Valéry Giscard d'Estaing.
[11]RPR (rassemblement pour la République) : Parti politique français constitué en décembre 1976 sous l'impulsion de Jacques Chirac (qui en a été le président de 1976 à 1994), en remplacement de l'Union des démocrates pour la République (UDR), dans le but de rénover le mouvement gaulliste.
[12] Démocratie Libérale : parti de centre droit, fondé en 1997 et dissous en 2002.
[13]Ce sont les six barons du gaullisme : ils parlaient au nom du général de Gaulle et au général de Gaulle. Dans la vie quotidienne du parti, les barons du gaullisme étaient en effet les animateurs du gaullisme politique.
[14] Perrin, 4/11/2021 " La gauche se réclamera de moi quand je serai mort. " Charles de Gaulle.
[15] Le 1erministre Jean Castex a fait sa première interview télévisée en se présentant comme un « gaulliste social ». Le lendemain, la presse a salué son positionnement politique, alliant le meilleur de la droite, le gaullisme, et l’esprit de la gauche, celui des luttes sociales.